Lorsqu’en 1982, à l’âge de 12 ans, Emmanuelle Michaux réalise son premier film, elle ignore que cette petite fiction inaugure une recherche qu’elle ne va cesser de poursuivre dans son travail artistique.
Dans ce film, une femme venue de l’au-delà entraine un jeune garçon avec elle. Le mot « fin » tenu par le garçon maintenant mort, conclut le film.

Pur résultat de l’inconscient de la très jeune artiste, ce film d’enfance préfigure pourtant tout le corpus du futur travail d’Emmanuelle Michaux, la vacuité, la mémoire, l’héritage, la disparition, la matérialité du temps, la narration et la perception du réel à travers le médium filmique.

Un travail qui s’inscrit dans la lignée des essais cinématographiques de Chris Marker et Jonas Mekas, et la filiation de la démarche de Christian Boltanski, qualifiée de « Mythologies individuelles », ou encore de Sophie Calle, dont la propre vie est l’objet même de son œuvre.

Car si Emmanuelle Michaux « fait » des films « sans en faire », c’est qu’elle porte un rêve. Un rêve qui n’est pas le sien, mais celui de son père, un cinéphile et cinéaste amateur passionné marqué par la mort de sa mère, dont il découvre le corps alors qu’il n’est qu’un enfant.
De cette « histoire constituante », dont Emmanuelle Michaux remonte le fil au cours de son travail, l’artiste va faire œuvre.

Mais c’est bien le mythe cinématographique, en tant que phénomène social et historique, qu’elle interroge à travers son travail universitaire et sa démarche artistique. Cette réappropriation du réel au moyen de l’image en mouvement, cette narrativisation du quotidien à travers la fiction ou l’enregistrement de la vie. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est montré ou occulté ?

A l’instar de Roland Barthes qui a voulu comprendre la photographie, à partir d’un point de départ très personnel pour transcender l’objet dans un questionnement universel, Emmanuelle Michaux interroge le cinéma et son rapport à la mort.
Il en résulte un dépouillement progressif de l’objet, un épuisement des mécanismes techniques et créatifs, une tension interrogative qui passe par le propre cheminement de l’artiste, qui tout en poursuivant sa création personnelle, sera scénariste de fiction à la télévision ; une façon de pousser dans ses retranchements les paradoxes du langage de l’image, au cœur de la fabrication de notre monde actuel.

De cette tentative fragile de vouloir préserver la vie et la mémoire des êtres découle une série d’œuvres souvent polysémiques, films, vidéos, textes, collages, installations, qui toutes décryptent à travers le parcours d’une vie, la « violence » de l’enregistrement du temps et notre rapport contemporain au néant.