Ce qui restera de l’oubli

2019

Présentée à la galerie andata.ritorno à Genève, Ce qui restera de l’oubli prend pour point de départ un film amateur réalisé à Nice entre 1927 et 1944.

Filmés année après année selon un protocole immuable, des enfants défilent face à la caméra. Les visages se transforment, les corps grandissent, le temps s’inscrit dans les traits. Puis le film s’interrompt. De celui qui l’a réalisé, comme de ceux qu’il a filmés, presque rien n’est connu. Seules demeurent les images.

L’installation naît de cette tentative obstinée de retenir ce qui disparaît. À travers la répétition des prises de vue, l’homme derrière la caméra cherche à préserver la mémoire de ces enfants. Mais que reste-t-il lorsque les noms s’effacent et que les histoires se perdent ?

À partir de cette archive, Emmanuelle Michaux déploie un ensemble de sculptures, de photographies, de dessins, de textes et de projections. Un poème se déploie sur une longue frise monumentale où les visages des enfants apparaissent comme autant de présences suspendues. Les mots se ramifient dans l’espace à la manière de racines ou de réseaux de mémoire, reliant entre elles des existences désormais anonymes.

Au centre de l’installation apparaissent des pierres prélevées sur le Salève. L’une d’elles révèle naturellement la forme d’un visage. Les autres demeurent à l’état de potentialité. Elles convoquent les premières sculptures de l’humanité, lorsque quelques traits suffisaient à faire surgir une présence humaine de la matière. Face à la fragilité de l’image photographique, la pierre introduit une autre temporalité, géologique et presque immobile.

La vidéo est projetée sur un drap ancien brodé. Les images des enfants traversent la mémoire du tissu comme une apparition. Le support domestique, lieu de l’intime, conserve à son tour les traces anonymes.

Dans une autre partie de l’espace, une série de petits carrés de feuille d’or sur fond noir, reliés entre eux par un réseau de lignes dessinées directement sur les murs, compose une constellation intitulée Les petites âmes. Chaque carré, unique dans ses accidents et ses irrégularités, évoque une présence singulière inscrite dans un ensemble plus vaste. Reliées les unes aux autres comme les branches d’un même arbre, ces formes fragiles dessinent une communauté invisible où chaque existence conserve sa singularité tout en appartenant à une mémoire collective.

Comme dans l’ensemble du travail d’Emmanuelle Michaux, l’or n’apparaît pas comme un ornement mais comme un révélateur. Il attire le regard vers ce qui persiste malgré l’effacement.

Entre archive et réinvention, mémoire individuelle et mémoire collective, Ce qui restera de l’oubli explore les formes fragiles par lesquelles les êtres humains tentent de traverser le temps.

Installation composée de sculptures en pierre du Salève et feuille d’or, projection vidéo (9 min 40) sur drap brodé, frise monumentale sur papier, feuilles d’or sur papier noir et boîtes vitrées.

andata.ritorno – Laboratoire d’art contemporain, Genève, 11 avril-4 mai 2019

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